|
|
Tu rassasies chaque vivant
2
Rois 4, 42-44
|
Le refrain du psaume : « Tu ouvres la main : nous voici rassasiés » est une acclamation efficace aux lectures que ce dimanche nous propose. Au sens strict, le thème est celui de la nourriture, du pain miraculeusement distribué aux foules – d’abord par Élisée, puis par Jésus. La première lecture nous place devant un geste rituel, l’offrante faite au prophète Élisée. Il ordonne que les vingt pains d’orge et de grain frais soient distribués aux gens, aux centaines de personnes qui font une halte au lieu où il habite. Et devant le refus compréhensible du serviteur, Élisée insiste en se faisant le médiateur de la parole du Seigneur : « on mangera, et il en restera ». Manger, manger du pain, du pain d’orge et de grains frais, des céréales pauvres et anciennes est, dans l’horizon méditerranéen, une garantie de la nourriture nécessaire. La nourriture est assortie au pain. Et le pain, peu importe la céréale dont il est tiré, présente la séquence précieuse du travail de l’homme qui la sème, la recueille, la broie. La filtrer, la pétrir avec le levain et l’eau est la tâche des femmes à qui revient la cuisson au four quand la pâte est bien levée. La Didachè, témoignage précieux d’une communauté très proche du Nouveau Testament, insiste avec une valeur ecclésiologique sur le processus qui va du grain au pain, cueillant en cela non seulement le spécifique de l’Eucharistie mais aussi la dynamique unifiante que l’Eucharistie produit en rassemblant dans l’unité ceux qui sont appelés à se nourrir du même pain. Ici, au deuxième Livre des Rois, l’Eucharistie est seulement préfigurée dans la valeur satisfaisante d’une nourriture miraculeusement suffisante. Et c’est dans le sens d’une action de grâces pour le pain quotidien, celui qui assure la nourriture humaine, que s’articule le choix du psaume 144. Le récit de l’Évangile va déjà plus loin. Il y a une symétrie indubitable entre ce qui arrive par Élisée et ce qui arrive par Jésus. Il y a une foule rassemblée autour d’Élisée et il y a une foule beaucoup plus grande rassemblée autour de Jésus. Lisons le texte attentivement : « Une grande foule le suivait, parce qu’elle avait vu les signes qu’il accomplissait en guérissant les malades ». Il ne s’agit pas d’une suite au sens fort du mot. Il s’agit plutôt de la demande de guérison et peut-être même de l’envie curieuse d’être témoins de l’événement inusité d’une guérison. Et de la part de Jésus, il y a la sollicitude envers la foule. Il s’en charge. Dans les paroles de Philippe, il y a aussi la quantification de la somme nécessaire pour rassasier pareille foule. Cela rend vraiment paradoxale l’intervention d’André, frère de Simon Pierre, qui fait appel à un jeune garçon qui a cinq pains d’orge et deux poissons. Nous connaissons la suite. Environ cinq mille personnes s’assoient sur l’herbe et toutes sont rassasiées. De plus, il reste des morceaux de pain pour remplir douze paniers. En narrant le geste de Jésus qui prend les pains, les bénit, rend grâce et les distribue, il y a sans doute un lien évident à la communauté et à sa répétition du geste de Jésus, se nourrissant désormais du pain qu’il est lui-même. Mais il y a aussi – et l’acclamation à l’Évangile le souligne – la foule qui reconnaît la grandeur de Jésus comme prophète. Qui peut être plus puissant que celui qui peut rassasier miraculeusement notre faim? Que demander de plus si ce n’est d’être soustraits à l’indigence et au besoin, être miraculeusement nourri d’un pain qui non seulement suffit mais dont il reste prodigieusement des morceaux? Dieu a vraiment visité son peuple! Cette dernière observation tirée de la deuxième partie du verset de l’acclamation à l’Évangile nous prévient de d’autres suggestions ultérieures possibles. La plus importante concerne le parallélisme sous-jacent avec Moïse : Jésus gravit la montagne; la Pâque était proche; Jésus met la foi de Philippe à l’épreuve, rappelant ainsi l’épreuve à laquelle fut soumis le peule ancien dans l’exode; l’herbe abondante renvoie à l’exode et à Jésus, nouveau Moïse, qui conduit son peuple. Les suggestions possibles reliées à la cueillette des morceaux, le respect pour le pain de chaque jour et pour le pain vivant qu’est Jésus lui-même ne sont pas moins importantes pour la vie chrétienne; de même le refus de Jésus à l’endroit de la royauté humaine que les foules sont au contraire prêtes à lui reconnaître, justement en partant de sa réponse au besoin quotidien le plus pressant : celui du pain. L’annonce pascale nous rejoint en ce dimanche dans le court passage tiré de la lettre aux Éphésiens. Surtout dans la dernière partie, il esquisse la dimension subjective nouvelle et inédite de la communauté chrétienne déclinée dans le signe de l’unité. Elle constitue un seul corps, par un seul Esprit, animée par une seule espérance… Un seul Seigneur, une seule foi, un seul baptême. Un seul Dieu et Père de tous, qui règne au-dessus de tous, qui agit à travers tous, qui est présent en tous. Paul est parti de l’exhortation adressée aux Éphésiens à mener une vie digne de la vocation reçue, à se supporter les uns les autres, en essayant de conserver l’unité de l’Esprit par le lien de la paix. En résumé, nous sommes devant une grande fresque qui donne raison à ce que l’appel de Dieu opère dans les croyants. L’unité évoquée ici naît du don, de la vocation reçue. Elle naît du fait que nous sommes incorporés à l’unique corps, à l’unique Église par l’unique baptême par lequel nous professons un seul Seigneur, un seul Esprit, un seul Père.
D’une certaine manière, la force puissante et unifiante du Père, Fils,
Esprit, rendue tangible à travers la participation sacramentelle à la
mort et résurrection du Fils, devient le paradigme d’une situation nouvelle,
étant donné que Dieu, Père, est non seulement au-dessus de tous, mais
qu’il agit par tous et est présent en tous. En somme, la condition chrétienne
comporte une synergie de réponse, active et réciproque, des membres qui
forment l’unique corps du Christ. Pour le partage du pain vivant descendu
du ciel, la fraction du pain terrestre rompu dans la charité du Christ
pour que toute faim soit rassasiée est importante.
Si le 26 juillet n’arrivait pas ce dimanche-ci, ce serait la fête des saints Joachim et Anne, parents de Marie et grands parents de Jésus. La liturgie nous conduit vers Tibériade à travers la mer et, pendant cinq dimanches, accompagnés par l’évangéliste Jean, nous célébrerons Jésus. Nous parcourrons de nouveau tout le sixième chapitre de son Évangile avec la multiplication des pains, la traversée de la mer et le discours sur le pain de vie qu’il est lui-même. Aujourd’hui, il multiplie les pains, comme Élisée. Il se sert de cinq pains d’orge et de quelques petits poissons, nos pauvres choses, qu’il transforme et qui suffisent. Le problème sera de comprendre le signe qu’il expliquera mais plusieurs ne croiront pas, d’autres, adhéreront même sans comprendre. Nous sommes de ceux-là. C.C.
|