PREMIERE
LECTURE - Premier Livre de Samuel 3, 3b - 10. 19
Il
faut relire tout le début du premier livre de Samuel : c'est presque
un roman, tellement l'histoire est belle... mais comme toujours, le
texte biblique n'est pas là seulement pour l'anecdote ; il faut lire
entre les lignes. On connaît l'histoire de Samuel ; c'est un enfant
du miracle car sa maman, Anne, était désespérément stérile ; un jour
de grand chagrin, elle a fait un voeu : si j'ai un fils, il sera consacré
au service de Dieu. Et Samuel est né ; Anne, bien sûr, a tenu sa promesse
et voilà l'enfant confié au vieux prêtre Eli qui est le gardien du sanctuaire
de Silo (à ne pas confondre avec le prophète Elie qui a vécu
Beaucoup plus tard).
Où est Silo ? Ce n'est plus aujourd'hui qu'un petit hameau à une trentaine
de kilomètres au Nord de Jérusalem ; mais ce fut un lieu de rassemblement
important pour les tribus d'Israël pendant toute une période. Qui dit
lieu de rassemblement à cette époque-là dit surtout lieu de culte :
et c'est dans ce sanctuaire de Silo qu'un petit garçon, Samuel, reçoit
ver 1050 av.J.C. sa vocation de prophète. A partir de là, il deviendra
l'une des figures les plus marquantes de l'histoire d'Israël, le dernier
des Juges. A tel point que plus tard, Jérémie l'a comparé à Moïse lui-même
(Jr 15, 1) et le psaume 99 en fait autant : « Moïse et Aaron et Samuel
faisaient appel au Seigneur et le Seigneur leur
répondait » (Ps 99, 6).
Comme
Moïse également, Samuel a été visiblement un chef à la fois spirituel
et politique : on le voit exerçant une fonction de prêtre, chargé d'offrir
les sacrifices, mais aussi rendant la justice ; c'est lui encore qui
sera chargé de couronner les deux premiers rois d'Israël, Saül et David
; à ce titre, il a vécu lui-même et fait vivre au peuple d'Israël un
véritable tournant de son histoire ; il joue sûrement (aussi) un rôle
important à la cour : on le voit transmettre aux rois les décisions
de Dieu, et dans ces occasions, il est présenté comme un véritable prophète.
Les
deux phrases qui encadrent le récit de la vocation de Samuel insistent
justement sur ce point ; les voici : le début du chapitre 3 précise
: « La parole du Seigneur était rare en ces jours-là, la vision n'était
pas chose courante. » (1 S 3, 1). Et à la fin du récit, l'auteur conclut
: « Samuel grandit. Le Seigneur était avec lui et ne laissa sans effet
aucune de ses paroles. Tout Israël, de Dan à Béer-Shéva, sut que Samuel
était accrédité comme prophète du Seigneur. Le Seigneur continua d'apparaître
à Silo. Le Seigneur, en effet, se révélait à Samuel, à Silo, par la
parole du Seigneur, et la parole du Seigneur
s'adressait à tout Israël. » (1 S 3, 21s).
Une
telle insistance laisse penser que ce texte a été écrit à une époque
où il était urgent de mettre le peuple en garde contre les faux prophètes,
ceux qui se désignaient eux-mêmes au lieu de répondre à un appel de
Dieu. Un vrai prophète, au contraire, c'est quelqu'un comme Samuel qui
transmet au peuple toute la parole du Seigneur et seulement la parole
du Seigneur. Peut-être l'auteur veut-il également raffermir la foi du
peuple à une période difficile : en rappelant que même quand le Seigneur
est silencieux, il ne nous oublie pas et son appel résonne... manière
de dire : « La parole du Seigneur était rare en ces jours-là, la vision
n'était pas chose courante. », eh bien justement c'est à ce moment de
silence apparent que Dieu a appelé l'un de vos plus grands prophètes.
Enfin,
bien sûr, ce récit nous propose un exemple pour le temps présent ; le
récit de la vocation de Samuel est un modèle de réponse à l'appel de
Dieu, un modèle d'acceptation d'une vocation prophétique. Voici donc
quelques remarques sur la vocation de Samuel et à travers elle sur toute
vocation prophétique ; on peut noter trois points: Sur l'appel, d'abord
: Samuel n'est encore qu'un enfant ; pas besoin d'être âgé, fort, puissant,
compétent ! On retrouve une fois de plus le paradoxe habituel : c'est
dans la faiblesse humaine que Dieu se manifeste. Alors que Jérémie disait
: « Ah, Seigneur Dieu, je ne saurais parler, je suis trop jeune ! »
Dieu lui a répondu : « Ne dis pas je suis trop jeune !... N'aie peur
de personne, car je suis avec toi pour te libérer » (Jr 1, 7). A propos
de l'appel encore, ce n'est pas Samuel qui a compris le premier qu'il
était appelé par Dieu ; c'est le prêtre Eli. Il a su au bon moment aider
Samuel à discerner la voix de Dieu. Là aussi sans aucun doute, l'auteur
de ce texte propose un exemple à suivre : Eli s'efface ; il n'interfère
pas dans ce qu'il reconnaît comme une initiative de Dieu ; il éclaire
l'enfant et lui permet de répondre à l'appel.
Sur la réponse enfin : elle est bien simple ! « Me voici » répété quatre
fois et enfin « Parle, Seigneur, ton serviteur écoute ». Elle est le
reflet de la totale disponibilité, la seule chose que Dieu recherche
pour poursuivre son projet d'alliance avec l'humanité. La dernière phrase
de ce texte est encore une leçon pour chacun d'entre nous. « Samuel
grandit, le Seigneur était avec lui, et aucune de ses paroles ne demeura
sans effet. » Dans le cadre de notre vocation propre, nous sommes assurés
à chaque instant de la présence et de la force de Dieu.
Enfin,
il est vrai, et c'est presque une vérité de La Palice que Samuel a pu
répondre à l'appel parce qu'il l'a entendu ! Et il l'a entendu parce
qu'il était dans le sanctuaire : Anne, sa mère, l'y avait conduit et
Eli prenait soin de lui. Peut-être faut-il se donner et donner à ceux
dont nous avons la charge des occasions de franchir les portes des sanctuaires
pour y entendre l'appel de Dieu ?
PSAUME 39 ( 40 )
« Tu ne voulais ni offrande ni sacrifice, tu ne demandais ni holocauste
ni victime... ». Phrase étonnante pour nous qui croyons parfois que
Dieu réclame des sacrifices ; et pourtant cette phrase est là : « Tu
ne voulais ni offrande ni sacrifice, tu as ouvert mes oreilles ; tu
ne demandais ni holocauste ni victime, alors j'ai dit : « Voici, je
viens. »
Il a fallu toute une pédagogie des prophètes pour faire évoluer la pratique
sacrificielle. Toute la Bible est l'histoire d'un long apprentissage
et, avec ce psaume 39, nous sommes à la phase finale de cette lente
transformation des relations entre Israël et son Dieu.
-
Je reprends rapidement cette histoire des sacrifices en Israël : elle
se développe en même temps que se développe la connaissance de Dieu.
C'est logique : « sacrifier », (« sacrum facere » en latin) signifie
« faire du sacré », entrer en contact ou mieux en communion avec Dieu.
Tout dépend évidemment de l'idée qu'on se fait de Dieu. Donc au fur
et à mesure qu'on découvre le vrai visage de Dieu, la pratique sacrificielle
va changer.
-
Je commence par le début : Première chose à retenir : ce n'est pas Israël
qui a inventé la démarche du Sacrifice ou de l'offrande : (il y en a
chez les autres peuples du Moyen Orient bien avant que le peuple hébreu
ne mérite le nom de peuple).
-
Deuxième constatation lorsqu'on s'intéresse à la pratique sacrificielle
d'Israël : il y a toujours eu des offrandes et des sacrifices en Israël
tout au long de l'histoire biblique. Il y a une très grande variété
de sacrifices mais tous sont un moyen de communiquer avec Dieu.
- Troisième point : les sacrifices pratiqués par le peuple élu ressemblent
à ceux de leurs voisins... oui, mais à une exception près et une exception
qui est colossale : la spécificité des sacrifices en Israël, c'est que
dès le début de l'histoire biblique, les sacrifices humains sont strictement
interdits. Il y en a eu ; c'est vrai. Et même si il y en a eu peu, on
ne peut pas nier qu'il y a eu des sacrifices humains en Israël .Cela
ne prouve pas que cela était permis et approuvé ! Au contraire, c'est
une constante dans la Bible : les sacrifices humains sont de tout temps
considérés comme une horreur ; Jérémie dit de la part de Dieu : « cela,
je n'en ai jamais eu idée! » et un peu plus loin : « cela je ne l'ai
jamais demandé et je n'ai jamais eu l'idée de faire commettre une telle
horreur... » (Jr 7, 31 ; 19, 6 ; 32, 35). Et le fameux récit du sacrifice
d'Abraham, ce que les juifs appellent « la ligature d'Isaac » est lu
justement comme la preuve que, depuis le début de l'Alliance entre Dieu
et ce peuple qu'il s'est choisi, les sacrifices humains sont strictement
interdits. Justement, Abraham va découvrir que « sacrifier » (« faire
sacré ») ne veut pas dire « tuer » ! Il a offert son fils, il ne l'a
pas tué.
- Si on y réfléchit, c'est tout ce qu'il y a de plus logique ! Dieu
est le Dieu de la vie : impensable que pour nous rapprocher de Lui,
il faille donner la mort ! Cette interdiction des sacrifices humains
sera la première insistance de la religion de l'Alliance. On continuera
à pratiquer seulement des sacrifices d'animaux. Puis peu à peu, on va
assister au long des siècles à une véritable transformation, on pourrait
dire une conversion du sacrifice. Cette conversion va porter sur deux
points :
-
sur le sens des sacrifices d'abord, sur la matière des sacrifices ensuite
:
- Premièrement, donc, la conversion va porter sur le sens des sacrifices
: dans la Bible, au fur et à mesure que l'on découvre Dieu, les sacrifices
vont évoluer. En fait, on pourrait dire : « dis-moi tes sacrifices,
je te dirai quel est ton Dieu ». Notre Dieu est-il un Dieu qu'il faut
apprivoiser ? Dont il faut obtenir les bonnes grâces ? Auprès duquel
il faut acquérir des mérites ? Un Dieu courroucé qu'il faut apaiser
? Un Dieu qui exige des morts ? Alors nos sacrifices seront faits dans
cet esprit là, ce seront des rites magiques pour acheter Dieu en quelque
sorte. Ou bien notre Dieu est-il un Dieu qui nous aime le premier...
un Dieu dont le dessein n'est que bienveillant... dont la grâce est
acquise d'avance, parce qu'il n'est que Grâce... le Dieu de l'Amour
et de la Vie. Et alors nos sacrifices seront tout autres. Ils seront
des gestes d'amour et de reconnaissance. Les rites ne seront plus des
gestes magiques mais des signes de l'Alliance conclue avec Dieu.
Toute
la Bible est l'histoire de ce lent apprentissage pour passer de la première
image de Dieu à la seconde. C'est nous qui avons besoin d'être apprivoisés,
qui avons besoin de découvrir que tout est « cadeau », qui avons besoin
d'apprendre à dire simplement « MERCI » (Ce que la Bible appellera plus
tard le « sacrifice des lèvres »). Toute la pédagogie biblique vise
à nous faire quitter la logique du « donnant-donnant », du calcul, des
mérites, pour entrer dans la logique de la grâce, du don gratuit. Et
notre
apprentissage n'est jamais fini.
Deuxièmement, la conversion va aussi porter sur la matière des sacrifices
: les prophètes ont joué un grand rôle dans ce lent apprentissage du
peuple élu. Ils lui ont fait découvrir peu à peu le véritable sacrifice
que Dieu attend : accomplir des sacrifices au sens de « sacrum-facere
» : « faire sacré », c'est tout à fait bien à condition de ne pas se
tromper sur ce que Dieu attend de nous ! un peu comme si les prophètes
nous disaient : « tu veux entrer en relation avec Dieu...? Fort bien
! ... à condition de ne pas te tromper de Dieu ! »
- C'est peut-être une phrase du prophète Osée (au huitième siècle) qui
résume le plus parfaitement cette prédication des prophètes. « C'est
l'amour que je veux et non les sacrifices » (Os 6, 6). On découvre peu
à peu que le véritable « sacrifice », « faire sacré » consiste non plus
à tuer mais à faire vivre. Dieu est le Dieu des vivants : donner la
mort ne peut pas être la meilleure façon de nous rapprocher de Lui !
Faire vivre nos frères, voilà la seule manière de nous rapprocher de
Lui.
- Et l'ultime étape de cette pédagogie des prophètes nous présentera
l'idéal du sacrifice : c'est le service de nos frères. Nous trouvons
cela dans les quatre Chants du Serviteur qui sont inclus dans le deuxième
livre d'Isaïe. L'idéal du Serviteur qui est l'idéal du sacrifice, c'est
« une vie donnée pour faire vivre ».
- Le psaume 39 résume donc admirablement la découverte biblique sur
le Sacrifice : « Tu ne voulais ni offrande ni sacrifice, Tu as ouvert
mes oreilles*, tu ne demandais ni holocauste ni victime, alors j'ai
dit : « Voici, je viens. » sous-entendu pour me mettre à ton service.
* Depuis l'aube de l'humanité, Dieu « ouvre l'oreille » de l'homme pour
entamer avec lui le dialogue de l'amour ; le psaume 39 reflète le long
apprentissage du peuple élu pour entrer dans ce dialogue : dans l'Alliance
du Sinaï, les sacrifices d'animaux symbolisaient la volonté du peuple
d'appartenir à Dieu ; dans l'Alliance Nouvelle, l'appartenance est totale
: le dialogue est réalisé ; « Tu ne demandais ni holocauste ni victime,
alors j'ai dit voici, je viens ». Offrandes et sacrifices sont « spirituels
» comme dira Saint Paul ; alors, le chant nouveau jaillit du coeur de
l'homme : « J'ai dit ton amour et ta vérité à la grande assemblée ».
DEUXIEME
LECTURE : Première Lettre aux Corinthiens 6, 13... 20
Visiblement, il y avait des problèmes de comportement à Corinthe, puisque
dans ces quelques lignes Paul emploie trois fois le mot « impureté »
: il s'agit là clairement de la vie sexuelle, puisque le mot grec est
« porneia » qui a donné en français « pornographie ». On sait bien que
les moeurs étaient particulièrement relâchées à Corinthe à tel point
que l'expression « vivre à la Corinthienne » (sous-entendu une vie sexuelle
dissolue) était proverbiale.
Pour
se justifier, certains prétendaient que la sexualité est un besoin naturel
au même titre que la nourriture et que nos choix n'engagent à rien :
il faut manger pour vivre, et nous sommes libres de manger comme nous
voulons. De la même manière, notre vie sexuelle ne regarde que nous
; chacun de nous peut bien se conduire dans ce domaine comme il veut,
tout est permis.
Paul donne donc ici une leçon de morale ; ce qui est très intéressant,
c'est de voir les arguments qu'il emploie : il ne se place pas sur le
terrain du permis et du défendu : plus profondément, il nous dit : soyez
cohérents avec votre baptême ; il y a une logique chrétienne. Il y a
des comportements indignes d'un chrétien. Probablement employait-il
souvent l'expression « tout est permis », mais certains Chrétiens de
Corinthe la répétaient à tort et à travers.
« Tout est permis », disait Paul, sous-entendu : puisque l'Esprit de
Dieu est en vous depuis votre Baptême, vous n'avez même plus besoin
qu'on vous impose une loi de l'extérieur ; vous pouvez déterminer librement
votre conduite, si elle est inspirée par l'Esprit de Dieu, elle est
forcément conforme à la Loi de Dieu. Mais visiblement, certains Corinthiens
employaient l'expression « Tout est permis » pour justifier leur vie
de débauche. Alors Paul a commencé son discours par une phrase qu'il
leur laisse un peu comme une règle de vie ou comme un slogan, si vous
voulez : « Tout m'est permis, mais tout ne me convient pas ». C'est
le verset qui précède tout juste notre passage d'aujourd'hui.
«
Tout m'est permis, mais tout ne me convient pas » : bien sûr, tout le
monde sait bien que la véritable liberté ne consiste pas à faire n'importe
quoi.
Puis Paul donne ses arguments :
Un : d'abord, on ne peut pas comparer l'alimentation et la vie sexuelle
: la nourriture est une affaire de survie biologique ; tandis que la
vie sexuelle engage notre être tout entier ; quand Paul emploie le mot
« corps », il n'oppose pas le corps et l'âme, comme nous le faisons
parfois ; pour lui, le corps c'est notre être tout entier dans sa vie
affective, sociale, relationnelle ; car c'est bien par notre corps que
nous entrons en relation avec les autres. La nourriture disparaîtra,
la vie biologique cessera, mais notre vie affective, sociale, relationnelle
a une dimension d'éternité ; la preuve, c'est que nous ressusciterons
: « Dieu, qui a ressuscité le Seigneur, nous ressuscitera aussi, par
sa puissance ».
Vous voyez qu'il n'y a pas chez Paul une dépréciation de la sexualité
! Puisqu'au contraire, il dit qu'elle nous engage tout entiers et pour
toujours, jusque dans l'éternité !
Deuxième
argument : la sexualité est une véritable union intime de votre être
tout entier avec une autre personne, or, depuis votre baptême, vous
êtes intimement liés à Jésus-Christ. Vous ne vous appartenez plus !
Le nom « Chrétiens » le dit bien d'ailleurs : Chrétien, cela veut dire
« du Christ » ! Pour exprimer cette vérité de manière forte, Paul va
jusqu'à dire : « Ne savez-vous pas que vos corps sont des membres du
Christ ? » (Les formules interrogatives, et en particulier celle-ci
« Ne savez-vous pas ? » sont des manières pour Paul d'appuyer des vérités
qu'il juge essentielles.) Un peu plus loin il reprend la même idée sous
une autre forme : « Vous ne vous appartenez plus à vous-mêmes ».
Peut-être
Paul a-t-il découvert cette vérité sur le chemin de Damas ? La phrase
de Jésus « Saül, Saül, pourquoi me persécutes-tu ? » lui a révélé le
lien très intime qui existe entre chaque Chrétien et le Christ lui-même.
Autre expression très forte : « Ne le savez-vous pas ? Votre corps est
le temple de l'Esprit Saint, qui est en vous et que vous avez reçu de
Dieu. » Pour comprendre la force de cette affirmation « votre corps
est le temple de l'Esprit Saint », il suffit de se rappeler combien,
dans le monde antique, on avait le plus profond respect pour les temples,
considérés comme des lieux sacrés ; pour un Juif comme Paul, le Temple
de Jérusalem était le lieu privilégié de la Présence de Dieu ; et pour
le dire, on disait que la Gloire de Dieu (entendez le rayonnement de
sa Présence) résidait dans le Temple. Alors, on comprend la dernière
phrase : « Rendez gloire à Dieu dans votre corps » ; cela veut dire,
et c'est inouï, fantastique, que notre personne, que notre vie concrète
est un reflet de la présence de Dieu.
Paul présente donc ici aux Corinthiens une magnifique théologie du corps
humain : membre du corps du Christ, temple de l'Esprit Saint, rayonnement
de la présence de Dieu, destiné à la résurrection ; nous sommes tout
cela ! (En tout cas, c'est notre vocation).
Reste
une phrase difficile : « Le Seigneur vous a achetés très cher* ». Bien
sûr, il ne s'agit pas d'un prix d'argent ! Et on ne voit pas d'ailleurs
à qui Dieu devrait payer quelque chose ! Paul fait allusion ici à toute
l'oeuvre de Dieu pour sauver l'humanité : depuis l'aube de l'humanité,
il a déployé toute sa patience et son amour pour accompagner l'humanité
dans sa marche vers la liberté et la solidarité. Et le dernier acte
de cette oeuvre de salut, c'est l'envoi du Fils Unique. C'est dire à
quel point nous sommes précieux aux yeux de Dieu !
C'est pour cette raison que Saint Léon au 5ème siècle osait dire : «
Chrétien, rappelle-toi à quel chef tu appartiens et de quel corps tu
es membre... Chrétien, prends conscience de ta dignité... »
*
Nous savons d'expérience parfois combien nous a coûté d'efforts, de
patience, d'insomnies et de larmes la guérison d'un être aimé... ou
combien coûte à certains la victoire sur le tabac, l'alcool, ou tout
autre lien qui retenait prisonnier ; on dira aussi que quelqu'un a payé
de sa vie tel ou tel acte de courage... Quand Saint Paul dit « Le Seigneur
vous a achetés très cher », c'est de cet ordre-là : ce n'est pas du
commerce ; mais Dieu a tout mis en oeuvre pour restaurer notre liberté.
EVANGILE - Jean 1, 35 – 42
Jean-Baptiste prêche aux abords du Jourdain, et ce jour-là il est accompagné
de deux de ses disciples, André, et un autre, dont nous ne saurons pas
le nom : certains pensent qu'il s'agit peut-être de l'apôtre Jean lui-même
; voyant Jésus, Jean-Baptiste dit à ses disciples : « Voici l'Agneau
de Dieu » et il n'en faut pas plus pour que les deux disciples quittent
leur maître, Jean-Baptiste, pour se mettre à suivre Jésus.
Saint Jean raconte : « Les deux disciples entendirent cette parole,
et ils suivirent Jésus ». On peut en déduire que l'expression « Agneau
de Dieu » était habituelle.
Je m'arrête donc sur ce titre « d'agneau de Dieu » appliqué à Jésus
: pour des hommes qui connaissaient bien l'Ancien Testament, ce qui
est le cas des disciples de Jean-Baptiste, l'expression « agneau de
Dieu » pouvait évoquer quatre images très différentes.
Premièrement,
on pouvait penser à l'agneau pascal : le rite de la Pâque, chaque année,
rappelait au peuple que Dieu l'avait libéré ; la nuit de la sortie d'Egypte,
Moïse avait fait pratiquer par le peuple le rite traditionnel de l'agneau
égorgé, mais il avait insisté : « Désormais, chaque année, ce rite vous
rappellera que Dieu est passé parmi vous pour vous libérer. Le sang
de l'agneau signe votre libération. »
Deuxièmement, le mot « agneau » faisait penser au Messie dont avait
parlé le prophète Isaïe : il l'appelait le Serviteur de Dieu et il le
comparait à un agneau : « Brutalisé, il s'humilie ; il n'ouvre pas la
bouche, comme un agneau traîné à l'abattoir, comme une brebis devant
ceux qui la tondent : elle est muette ; lui n'ouvre pas la bouche. »
(Is 53, 7). D'après Isaïe, le Serviteur de Dieu, le Messie subissait
la persécution et la mort (c'est pour cela que le prophète parlait d'abattoir),
mais ensuite il était reconnu comme le sauveur de toute l'humanité :
Isaïe disait : « Voici que mon serviteur triomphera, il sera haut placé,
élevé, exalté à l'extrême. » (Is 52, 13)
Troisièmement, l'évocation d'un agneau, cela faisait penser à Isaac,
le fils tendrement aimé d'Abraham. Or Abraham avait cru un moment que
Dieu exigeait la mort d'Isaac en sacrifice. Et il était prêt à accomplir
ce geste que nous trouvons horrible, parce qu'à son époque, d'autres
religions le demandaient. Et, quand Isaac avait posé à son père la question
« mais où est donc l'agneau pour l'holocauste ? », Abraham avait répondu
: « C'est Dieu qui pourvoira à l'agneau pour l'holocauste, mon fils
». Et, Abraham ne croyait pas si bien dire : car au moment où il allait
offrir son fils, Dieu avait arrêté son geste, comme chacun sait, en
lui disant « ne porte pas la main sur l'enfant ». Et il avait lui-même
désigné à Abraham un animal pour le sacrifice. Et depuis ce jour-là,
en Israël, on a toujours su que Dieu ne veut à aucun prix voir couler
le sang des hommes.
Enfin, quatrièmement, en entendant Jean-Baptiste parler d'un agneau,
les disciples ont peut-être pensé à Moïse ; car les commentaires juifs
de l'Exode comparaient Moïse à un agneau : ils imaginaient une balance
: sur l'un des deux plateaux, il y avait toutes les forces de l'Egypte
rassemblées : Pharaon, ses chars, ses armées, ses chevaux, ses cavaliers.
Sur l'autre plateau, Moïse représenté sous la forme d'un petit agneau.
Eh bien, face à la puissance des Pharaons, c'étaient la faiblesse et
l'innocence qui l'avaient emporté.
Nous
ne savons évidemment pas ce que Jean-Baptiste avait en vue lorsqu'il
a comparé Jésus à un agneau ; mais, lorsque, bien longtemps après, l'évangéliste
Jean rapporte la scène, il nous invite à rassembler toutes ces images
différentes ; à ces yeux, c'est l'ensemble de ces quatre images qui
dessine le portrait du Messie. Tout d'abord, il est le véritable « agneau
pascal », car il libère l'humanité du pire esclavage, celui du péché.
Il ôte le péché du monde, ce qui pourrait se traduire « il répand l'amour
sur le monde », il réconcilie l'humanité avec Dieu.
Deuxième facette de sa personne, il mérite bien le titre de Serviteur
de Dieu puisqu'il accomplit la mission fixée au Messie, celle d'apporter
le salut à l'humanité ; et comme le serviteur souffrant décrit par Isaïe,
il a connu l'horreur et la persécution (c'est la croix) puis la gloire
(et c'est la Résurrection).
Troisièmement, Saint Jean nous invite à voir en Jésus un nouvel Isaac.
Lui aussi est un fils tendrement aimé totalement offert et disponible
à la volonté du Père. Comme le dit la lettre aux Hébreux (en reprenant
le psaume 39/40 : « En entrant dans le monde, le Christ dit : « Tu ne
voulais ni offrandes ni sacrifices... alors je t'ai dit : Me voici,
mon Dieu, je suis venu pour faire ta volonté. »
Enfin, quatrièmement, vous vous souvenez que la petitesse de Moïse face
aux forces de Pharaon était comparée à celle d'un agneau. Et, grâce
à Dieu, le petit avait réussi à conquérir sa liberté et celle de son
peuple. L'image s'applique tout aussi bien à Jésus, le « doux et humble
de coeur », comme il le disait lui-même.
Les événements de la vie, la mort et la Résurrection du Christ accompliront
donc encore mieux que Jean-Baptiste ne pouvait l'entrevoir ce mystère
de l'agneau victime et pourtant triomphant ; Saint Pierre justement
dans sa première lettre, y reviendra : « Ce n'est point par des choses
périssables, argent ou or, que vous avez été rachetés (c'est-à-dire
libérés) de la vaine manière de vivre héritée de vos pères, mais par
le sang précieux, comme d'un agneau sans défaut et sans tache, celui
du Christ... » (1 P 1, 18 - 19). Et ici, comme on le sait, « sang »
veut dire « vie offerte ».
N. Thabut