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La main qui guérit
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CROIRE AU MYSTÈRE Le fil conducteur de la liturgie de la parole de ce dimanche nous est donné par la lèpre, maladie terriblement répandue dans le monde ancien, maladie assimilée presque physiquement à la réprobation divine comme le prouve l’aventure de Miryram, la prophétesse, sœur de Moïse et d’Aaron, frappée, mieux châtiée avec la lèpre. Comme le raconte le livre des Nombres (12, 9-15), elle reste pendant sept jours en marge du campement et Israël ne reprend sa marche qu’après sa guérison. Les textes du 6e dimanche du Temps ordinaire mettent en relation un passage du Lévitique avec un miracle de guérison raconté dans l’Évangile de Marc. Le récit de la première lecture (Lv 13, 1-2.45-46) dicte les dispositions auxquelles doivent s’en tenir les Israélites atteints de lèpre. S’ils soupçonnent d’avoir été touchés par ce mal, ils doivent se soumettre au jugement d’Aaron ou de l’un de ses fils. Celui qui en aura été touché devra prendre des vêtements qui, dans notre imaginaire, rappellent le pénitent : vêtements déchirés, tête découverte, visage couvert jusqu’aux lèvres. Et à la communauté, c’est que le lépreux doit crier : impur, impur! La condition d’impureté le met à l’écart du peuple : il demeurera en dehors du campement, puis en dehors du village ou de la ville aussi longtemps qu’il sera lépreux. Dans le monde ancien, il n’était pas rare de voir un ou plusieurs lépreux qui, obligés de solliciter leurs semblables pour survivre, devaient manifester leur condition et le danger qu’elle représentait pour les autres. Comme nous le savons, on ne connaissait pas de remède à la lèpre, maladie désormais vaincue en grande partie du monde aujourd’hui; et pourtant, elle est encore présente là où la solidarité ne s’efforce pas de distribuer les médicaments qui peuvent la guérir au moins dans ses premières phases. Le monde ancien, et Israël l’éprouve à sa manière, était assez sensible à la dimension communautaire de la faute et du châtiment. La lèpre, considérée comme un sceau, une marque ignominieuse du châtiment divin, rendait absolument intraitable celui qui en était atteint. Elle l’aliénait du groupe, le privait de ses droits civils et religieux. Devant une situation de refus total, comme devant le préjugé non fondé qui y voit un signe de la colère divine, on comprend l’attitude de Jésus en Marc (1, 40-45). La lecture évangélique nous place devant un lépreux qui, à genoux, demande à Jésus de le purifier. Notre lectionnaire utilise avec raison ce terme, le préférant aux autres synonymes qui expriment, oui, la guérison mais qui ne se chargent pas de ce que la purification signifie, c’est-à-dire la réinsertion dans la communauté. Le lépreux demande à Jésus de mettre fin à sa condition de paria, d’exilé, de manifestation vivante de la réprobation divine. Il demande de ne plus être considéré comme un paria, un exclus de la communauté et de sa vie. Le texte nous dit que Jésus fut pris de pitié. Ce mot aussi est sémantiquement lourd. En effet, il rappelle le verbe latin qui est à son origine : cum-pati, c’est-à-dire “souffrir avec”. Il ne s’agit pas d’avoir de la peine en général, mais plutôt de prendre sur soi la peine de l’autre, de s’en charger et de partager la souffrance de l’autre. Jésus a devant lui un être humain à qui on refuse le droit d’être considéré comme tel. Le lépreux est quelqu’un qu’il faut fuir, quelqu’un à qui il ne faut pas toucher; pire, en le touchant on devient impur, s’appropriant son refus et son exclusion. Jésus n’a pas peur de le toucher. La compassion qu’il a à son égard lui permet, au-delà de la loi et de ses dispositions, d’étendre sa main miséricordieuse et de le guérir, c’est-à-dire de le purifier. Dans le contexte de révélation qui lie ces dimanches, le miracle raconté par Marc nous place devant un geste par lequel Jésus se révèle, manifeste son identité, son projet. Mais ici, la manifestation le touche en ce sens que, dans le lépreux guéri, il nous dévoile son visage même. Le lépreux, c’est Jésus, comme François d’Assise l’a bien compris, lui qui a osé pousser sa compassion jusqu’à l’embrasser. Jésus assume la souffrance, la douleur, la maladie, même la maladie ignominieuse. Il fait sienne la condition extrême d’infamie en mourant sur la croix, comme n’importe quel malfaiteur. Reconnaître le Christ dans le lépreux est une condition indispensable pour collaborer à l’œuvre de la rédemption et pour raconter sa miséricorde à nos sœurs et frères. Cela veut dire qu’il ne suffit pas de le reconnaître mais qu’il faut en toute cohérence nous mettre dans son optique, de nous approprier la vivacité entraînante du royaume de Dieu, de l’annoncer et de le promouvoir, de témoigner de ses œuvres. C’est ici que la lecture de la première lettre aux Corinthiens (10, 31-11,1) trouve un lien. L’apôtre demande de faire chaque chose pour la gloire de Dieu, de ne pas être un obstacle pour personne, ni pour les Juifs ni pour les païens ni pour l’Église de Dieu. Et parce qu’il s’efforce de plaire à tous, en tout, de même demande-t-íl aux Corinthiens de le prendre pour modèle, comme son modèle à lui, c’est le Christ. Reconnaître l’image du Christ dans le lépreux exige donc d’en devenir le modèle. Ainsi l’Église se construit-elle si tous ses membres reconnaissent l’empreinte du Christ qui les fait tels, s’y conforment, l’annoncent, en témoignent. Si nous revenons au passage évangélique, nous ne pouvons manquer de noter que, même ce dimanche-ci, nous avons devant nous Jésus qui ordonne au lépreux de se taire, de ne dire à personne ce qui est arrivé. Oui, Jésus lui demande d’observer la loi et par conséquent, de se montrer aux prêtres pour qu’ils se rendent compte de sa purification et de présenter l’offrande prescrite. Cependant, il demande le silence sur son action de guérisseur. Mais l’homme guéri ne le fait pas et il se met à répandre la nouvelle de sorte qu’il n’était plus possible pour Jésus d’entrer ouvertement dans une ville. Malgré cela, dans les lieux déserts où il se réfugie, des hommes et des femmes venaient de partout parce qu’ils avaient tous besoin de compassion. Ils anticipent en quelque sorte l’acclamation à l’Évangile : Un grand prophète s’est levé parmi nous : Dieu a visité son peuple (Lc 7, 16). Oui, Dieu a visité son peuple. Il a définitivement établi sa demeure chez lui. Il s’est définitivement manifesté à lui. Cependant, nous sommes encore une fois placés devant deux aspects reliés à cette manifestation de Jésus. D’une part, il accomplit les signes du royaume, il l’annonce déjà par des œuvres concrètes De l’autre, il se réserve les modalités et les temps particuliers de son dévoilement.
En sa personne, le royaume est déjà en œuvre dans la polarité optimale
de la guérison élargie, de la purification donnée en même temps que
de l’expérience du mal que le miracle a vaincu, mais sur qui Jésus pose
son regard riche de compassion. Le
miracle tient de deux choses à la fois : le pouvoir du mal, vaincu,
et la gratuité redondante de la guérison/salut élargi. Ce que, dans
l’économie de ce dimanche, l’extrait du psaume 101/102 exprime bien
en unissant péché et pardon, péché et libération. Dans
ce cadre, l’antienne de la communion n’est pas moins pertinente : Dieu
a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils unique : ainsi, celui qui
croit en lui ne périra pas, mais il obtiendra la vie éternelle (Jn 3,
16). C’est à la communauté qu’il revient de le vivre et d’en témoigner. VIVRE LE MYSTÈRE
Aujourd’hui, il faut nous rappeler sans complexe ce qui est le propre de la mission chrétienne, même si cela suscite du refus et de la persécution. Dans l’animation de la liturgie d’aujourd’hui, nous suggérons de bien faire le rite pénitentiel, de prêter l’attention à la Parole qui lave et renouvelle, à la prière du Notre Père, à la litanie intense qui accompagne la fraction du pain : Agneau de Dieu, qui enlèves le péché du monde, prends pitié de nous! Il y a encore un moment où les fidèles, tous ensemble, demandent la guérison à Jésus. En effet, lorsque celui qui préside dit : Heureux les invités au repas du Seigneur! Voici l’Agneau de Dieu qui enlève le péché du monde, ils répondent avec l’acte de foi humble du centurion de Capharnaüm (cf. Mt 8, 5-13; Lc 7, 1-10) : Seigneur, je ne suis pas digne que tu viennes sous mon toit, mais dis seulement une parole et mon serviteur sera guéri. Pour nous, l’expression de foi, d’amour et d’humilité est reprise comme suit: Seigneur, je ne suis pas digne de te recevoir, mais dis seulement une parole et je serai guéri.
Recevoir l’Eucharistie, communier, c’est guérir, être guéri, en un mot,
être sauvé du vrai mal, de la lèpre du péché. Vivre l‘Eucharistie comme
guérison du péché signifie en saisir la valeur pascale; c’est la grâce
de Pâques qui nous rejoint, nous libère et nous sauve. |