MESSE DE LA NUIT
« Je vous annonce une
bonne nouvelle, une grande joie pour tout le peuple : aujourd’hui vous
est né un Sauveur dans la ville de David. Il est le Messie, le Seigneur.
Et voilà le signe qui vous est donné : vous trouverez un nouveau-né
emmailloté et couché dans une mangeoire (Luc 2,10-12).
C’est l’annonce des anges aux bergers, la bonne nouvelle du Noël qui
se renouvelle chaque année pour nous.
Mais que signifie reconnaître que Jésus est né? Et qu’il est né pour
nous? Essayons de saisir le sens profond de cette naissance qui nous
concerne tous et qui nous interpelle.
Noël en tant qu’exode
Chaque naissance évoque
d’abord l’émotion de pouvoir sortir; pensons à la fleur qui sort de
la tige, le passereau, de l’oeuf, un bambin, du sein maternel.
Jésus aussi sort. Il sort du sein de Marie comme il est sorti du sein
du Père. Comme nous l’avons défini, cette double sortie a deux raisons
profondes : Jésus sort du Père pour le révéler à nous (cf. Jn 1,18).
Il sort ensuite du sein de Marie pour être l’un de nous, solidaire avec
nous. Célébrer la Naissance du Christ signifie alors nous ouvrir à cette
double et réconfortante vérité.
Mais il y a plus. Vivre Noël implique que nous entrions nous aussi dans
ce mouvement d’exode. Comment? En quittant nos sécurités humaines pour
participer à la nouveauté de Dieu; en abandonnant le poids d’un passé
qui nous tient prisonniers pour vivre l’avenir de Dieu; enfin, en surmontant
les positions qui nous séparent les uns des autres et qui empêchent
la communion et la fraternité.
Noël en tant que nudité
De plus, chaque naissance
rappelle la nudité. Un bébé apparaît nu et, comme tout bébé, Jésus est
né, nu.
La nudité nous renvoie à la fragilité, au besoin, à la pauvreté. Avec
la nudité, chacun de nous est exposé à l’accueil ou au refus. Et dès
sa naissance, Jésus sera accueilli et refusé.
Si nous regardons bien, non seulement, il est né, nu, mais il est toujours
resté nu devant le monde. En effet, il était privé de nos revêtements
humains inutiles : c’est-à-dire qu’il était privé des fausses valeurs,
des fausses amitiés, privé des égoïsmes et des intérêts; privé de toutes
les vanités, de tous les signes extérieurs qui paraissent importants
à nos yeux pour nous distinguer du prochain et nous mettre en évidence.
Qui est plus libre que Jésus?
Noël doit nous ramener non seulement à un style de vie plus sobre mais
aussi à récupérer la valeur profonde qui habite en nous et dans les
autres et qui, pour s’affirmer, n’a pas besoin de se revêtir d’inutilités
folles et ridicules. Le rappel de Léon le Grand vaut toujours : «Chrétien,
reconnais ta dignité!» La seule dignité du chrétien, c’est d’être enfant
de Dieu et frère de chaque être humain.
Noël en tant que solitude
Si chaque naissance évoque
l’exode et la nudité, elle évoque aussi la solitude.
De par sa singularité, l’enfant qui naît est toujours fils unique. Par
la suite, il deviendra un adulte dans la mesure où il assumera son originalité.
Alors, la valeur d’une existence ne dépend pas de la reconnaissance
ou non reconnaissance des autres (même si elle est importante) : c’est
en lui-même que l’être humain découvre la raison de son être et de son
agir. Mais cette découverte implique le refus de toute homologation,
le refus de toutes les modes ou tendances culturelles qui annulent la
valeur et la dignité de la personne humaine. Certes, cela n’est pas
simple; c’est parfois à un prix élevé, exigeant. Nous pensons à Jésus
dans son obéissance au dessein de Dieu. À cause de sa fidélité, il a
d’abord été incompris par les siens, puis refusé par les foules, contrarié
par le pouvoir civil et religieux et, a la fin, abandonné par ses disciples.
Et pourtant, sa fidélité à Dieu a été la preuve la plus éloquente et
la plus authentique de son amour envers les humains.
Jésus n’a pas craint de décevoir; il n’a pas fait de compromis; il n’a
pas assoupli la bonne nouvelle du Royaume. Peu importe s’il a été considéré
comme un fou, un raté, et un visionnaire. Fidèle au Père et aux hommes,
il a ainsi démontré qu’il était fidèle à lui-même.
Noël en tant que mort
Naître signifie reconnaître que nous devrons mourir un jour. Oui, la
naissance parle aussi de mort. Devant cette énigme, Sénèque se demandait
: « Qu’est la mort? Ou bien c’est la fin ou bien c’est un passage! »
Cependant, dans la foi, la mort n’est plus la reine des peurs mais notre
sœur comme François d’Assise l’a définie chrétiennement.
En naissant, Jésus a implicitement accepté aussi sa mort. L’Incarnation
a comporté la prise en charge de la limite radicale de la nature humaine,
devoir mourir. Mais Jésus n’a pas simplement subi cette destinée tragique
de l’homme; il l’a remplie de sens. De plus, il l’a vécue comme un acte
de son don d’amour, comme geste sacerdotal. En considérant comment Jésus
a assumé sa mort, le chrétien apprend à vivre et à mourir. Le fameux
vers de César Pavese me revient à l’esprit : « La mort viendra et elle
aura tes yeux ». Oui, la mort viendra pour tous, certainement, mais
elle aura les yeux du Christ, ses yeux mêmes. Alors, la nuit ne descendra
pas, mais surgira le dies natalis, le jour de notre naissance définitive
au Ciel.
Alexandre C. osb